La Libre Belgique

Melike Tarhan, un chant à plusieurs voix

Françoise Raes

 

Avec un premier album qui croise la tradition des chansons de troubadours d’Anatolie avec les influences des musiques arabes et européennes, la chanteuse gantoise Melike Tarhan offre un voyage musical subtil tissé par les fils de l’exil et du métissage.

RENCONTRE

La musique raconte des histoires dans une langue connue de tous, il suffit d’écouter. L’histoire de «Macar» est de celles que l’on raconte depuis la nuit des temps: un jeune homme quitte son village. Il part à la guerre et ne revient pas. Sa mère pleure sans savoir s’il est encore en vie. Sa fiancée se marie à un autre dans l’impatience de la jeunesse. «Macar», c’est un conte de trouvères que l’on raconte en Turquie depuis la guerre de Canakkale, qui transforma, en 1915, la péninsule de Gallipoli en tombeaux pour 500000 âmes. Melike Tarhan chante une histoire qui ne cesse de se répéter sur les écrans de télévision. Mais en y mêlant toutes les musiques qui fondent son univers, c’est une nouvelle chronique de guerre, actuelle et bouleversante, qu’elle a écrite avec son mari, Osama Abdulrasol, compositeur et musicien irakien. L’album «Macar» croise sans les dénaturer les traditions musicales turques, européennes et arabes, les mots de Yeats et les vieilles chansons d’Emirdag grâce à des musiciens nourris de jazz et de folk, venus de Belgique, du Maroc, des Pays-Bas et de Turquie.

«Je voulais réaliser un album-concept mais en lui donnant un sens. J’ai travaillé pendant deux ans avec mon mari Osama, qui est compositeur et guitariste. Notre maison est une ancienne boulangerie et nous avons installé notre studio à la place du four. Nous voulions produire ce premier album de bout en bout, même si cela signifiait certaines imperfections. Nous avons travaillé avec d’anciennes chansons du répertoire folklorique turc – en particulier sur la tradition musicale de la région d’Emirdag, d’où mon père est originaire – ainsi qu’avec des compositions d’Osama», explique la chanteuse. «Au début, nous n’avions pas de fil qui unifie l’album et lui donne un sens.»

L’actualité va s’en charger. «Quand l’invasion de l’Irak a commencé, la guerre était à tout moment dans nos têtes», se souvient Melike Tarhan. «Mon mari est Irakien et une grande partie de sa famille vit toujours là-bas. Derrière les images terribles montrées à la télévision, il y a des gens avec une histoire, des amis, une famille, mais qui s’en souvient? Nous avons décidé de modifier notre projet d’album pour raconter la violence de la guerre et son absurdité à travers une histoire incarnée.»

«Un ami très cher de ma famille, Faki Edeer, est poète. Il habite ici à Gand et tient une pizzeria. Peu de gens connaissent aussi bien que lui la culture populaire turque. Il est aussi musicien: pour chaque poème, il a une mélodie en tête! C’est lui qui nous a parlé de l’histoire de Macar, ce jeune homme parti à la guerre de Canakkale pour ne pas revenir. Il a pris son instrument et a joué le thème de Macar.»

A 26 ans, Melike Tarhan a toujours chanté. Dans l’enfance, elle baigne dans la musique classique et traditionnelle turque que ses parents écoutent. Elle part étudier à Berlin, où elle suit les cours de chant expérimentaux de Claudia Herr et, de retour à Gand, étudie les techniques de chant indien. Depuis plusieurs années maintenant, Melike Tarhan suit une formation de chant classique au conservatoire de Gand, avec Annemise Moens.

«J’ai entendu la musique traditionnelle turque depuis l’enfance. Ma mère écoutait sans cesse les concerts de musique classique sur TRT, la chaîne nationale que nous recevons à la maison par satellite. Elle connaît toujours ces musiques par coeur. Au centre culturel turc, où j’allais chanter depuis toute petite, on jouait de la musique folklorique, en particulier celle de la région d’Emirdag. A Berlin, j’ai rencontré des gens de toutes les régions de Turquie et découvert la diversité du répertoire traditionnel, en particulier de la musique Alevi. C’est comme si je découvrais un nouveau continent musical dont je ne soupçonnais pas l’existence», explique la chanteuse.

La voix de Melike Tarhan conduit tout en subtilité émotive l’auditeur à travers un conte. Dans une langue simple et poétique, l’histoire se décline en couches musicales aux nuances élaborées grâce à la richesse des arrangements d’Osama Abdulrasol et au travail tout en finesse des musiciens. Les influences et les genres se mêlent dans une harmonie étonnante.

«L’émotion est un élément important de la culture turque. La langue elle-même exprime les choses d’une manière poétique et lyrique. Pourquoi un poème de Yeats? J’ai étudié les langues germaniques et j’aime beaucoup la musique folk irlandaise, qui m’a toujours touchée peut-être à cause des émotions primitives et fondamentales qu’elle évoque et qui traversent également la musique traditionnelle turque. Ma musique est un mélange parce que je suis un mélange. J’ai toujours été dans cet entre-deux. Parfois, il m’arrive d’être jalouse des gens qui sont à 100pc quelque chose parce qu’ils ont, à l’intérieur d’eux-mêmes, cette assurance que confère une identité claire. Je ne suis jamais en paix avec moi-même. Cette tension est aussi la source de richesse qui m’a permis de faire cette musique qui ne ressemble à rien d’autre et dans laquelle je me reconnais parfaitement.»

De la langue, Melike Tarhan, qui est germaniste et professeur de néerlandais par ailleurs, pourrait parler sans fin. Pour la petite fille d’épiciers turcs dont les parents sont arrivés à Gand pour travailler dans l’industrie textile, le «turc cassé» – comme elle l’appelle – qu’elle parle à la maison restera un talon d’Achille dont elle souffre encore aujourd’hui.

«Ma langue turque est loin d’être parfaite. J’avais peur, à la sortie du disque, que les Turcs disent: elle chante comme «les Turcs de Belgique». Je craignais de chanter comme je parle car le dialecte d’Emirdag a quelque chose de plus rugueux que le turc classique. A l’adolescence, j’ai vécu en permanence cette insécurité que procure le sentiment de ne pouvoir s’exprimer parfaitement dans une langue. La langue de l’émigrant est une sorte de «turc cassé» par l’exil et les mélanges avec le néerlandais. Je ne pense pas que ce soit un hasard si je suis devenue germaniste: je voulais maîtriser cet outil parfaitement pour gagner en assurance dans les autres domaines de la vie et maintenant, j’enseigne le néerlandais à des adultes étrangers.»

A l’adolescence, Melike Tarhan découvre la belgitude dans une petite école catholique où elle avait demandé à être inscrite, persuadée qu’elle n’apprendrait pas grand-chose dans l’école, à majorité turque, où elle allait.

«Mon frère m’a dit: «Si tu veux aller à l’université, tu dois changer d’école!» Alors, pour mes trois dernières années d’humanité, je me suis inscrite dans une petite école catholique qui n’était pas élitiste mais dont la discipline m’a beaucoup aidée. J’ai été très bien acceptée car j’étais la seule Turque de l’école. J’avais un côté exotique pour les filles de ma classe et elles avaient un côté très nouveau pour moi aussi. J’ai découvert un autre visage de la Belgique. C’était, pour moi, ma première vraie rencontre avec des Belges et j’ai commencé à mieux les comprendre et surtout à pouvoir les apprécier.»

«Petite, je m’imaginais que les Belges avaient des bons points parce qu’eux, ils avaient un bureau dans leur chambre et que moi pas, ce genre de bêtises… En fréquentant cette école, j’ai dû apprendre à m’adapter parce que j’étais en minorité et mon néerlandais s’est très vite amélioré. Par ailleurs, j’étais beaucoup plus libre car mes parents avaient une grande confiance dans l’école. Si des filles belges faisaient telle activité, je devais pouvoir faire la même chose, moi aussi», se souvient la chanteuse. «Je pense que les choses changent pour la troisième génération: les gens sont beaucoup plus intégrés qu’avant: ils pensent à l’avenir de leurs enfants au lieu de penser simplement à survivre. Nombre de familles ont créé leur propre emploi en ouvrant des commerces. Mon inquiétude va plus à une certaine catégorie d’adolescents qui vont dans la mauvaise direction. Je pense qu’ils sont vraiment perdus. Ce qui me surprend le plus peut-être, c’est la facilité que les hommes et les femmes ont à se mélanger désormais. Ce n’était pas le cas il y a quelques années.»

De retour de Berlin, la jeune femme apprécie d’autant plus la ville de Gand. Elle vient d’y acheter une maison, dans le quartier de son enfance, une rue populaire où se croisent de nombreuses nationalités et où ses parents tiennent une épicerie.

«J’adore Gand. C’est une ville au patrimoine exceptionnel et qui est restée petite et conviviale. J’aime me promener le soir quand tous les bâtiments anciens sont éclairés. Les gens sont modestes et gentils, ici. J’apprécie cette atmosphère calme. Et puis, surtout, il y a une richesse musicale à Gand qui est très importante; il y a beaucoup de très bons musiciens, ici.»

Quand on parle de la montée de l’extrême droite en Flandre, Melike Tarhan répond avec ce réflexe étonnant d’une personne encore étrangère en son pays:«Nous pourrions toujours repartir en Turquie, si le pire arrivait…» commence-t-elle par dire.

«La montée du Vlaams Belang est un problème. L’ex-Vlaams Blok est devenu dans les médias flamands un parti respectable: on montre De Winter et sa petite famille à la télévision. Ils ne font plus peur aux gens, ils leur ressemblent tellement… Bien sûr j’ai peur et je n’aime pas cette situation. Pourtant, je n’ai jamais connu de racisme, si ce n’est pour la première fois cet été, à la côte. Je rentrais de Turquie et ma peau était devenue très brune. Je faisais la file pour aller aux toilettes. Il y avait une dame qui s’occupait des latrines. Chaque personne entrait puis payait à la sortie. Quand mon tour est arrivé, elle m’a demandé 40 centimes avant même que je ne sois entrée. C’est un tout petit détail mais ça m’a fait du mal. Je me suis demandé pourquoi. C’est la première fois qu’une chose pareille m’arrivait en 26 ans! Et je me suis dit: est-ce que ça risque d’être comme cela avec le Vlaams Blok?»

Melike, «Macar», Long Distance.

Melike Tarhan et son groupe «Melike» seront en concert le 28 novembre 2004 à De Centrale, Kraankindersstraat 2, 9000 Gent pour présenter leur album.

Infos: tél: 09/2659828; E-maildecentrale@gent.be; Webwww.decentrale.be

© La Libre Belgique 2004

Mer

by Daniel Brown

Some, like baseball star Carlos Delgado, the Toronto Blue Jays slugger, mark their disapproval of the US occupation of Iraq by refusing to stand up for the playing of « God Bless America » at the start of games. Others, like Michael Moore, splash their outrage all over book pages and silver screens, and get Cannes’ Golden Palm for their efforts.
Still others, like Turkish vocalist Melike Tarhan, plunge into their past to seek historic parallels to the US-led invasion. The gifted musician, finds parallels between the American-led attack of Iraq and the Canakkale war fought out in the Gallipoli Peninsula that left over 500,000 people dead in 1915. This ignominious and bloody conflict between the tottering Ottoman and British empires is yet another example, says young Melike, of « mankind wanting to rule over life and death by power ‘gained’ by means of wars ». Not surprisingly, the new star of Turkish traditional music dedicates this first international album to the child victims of the US invasion.
In this concept album, Melike’s delicate and sweetly perched voice brings alive some of the ancient troubadour traditions of Anatolia. This short album is a tapestry that describes a circular cycle of life, love and death. It opens with a young boy, Macar, leaving his village of Suvermez to fight for his country. Macar disappears in the conflict leaving his mother wondering if he is alive or dead. The album delves into her anguish and the memories of a boy who, at fifteen, is « a flower in bloom », but has « grown up too soon ».
Mixing poetry by W.B.Yeats with a rich vein of traditional Turkish folk music, Melika weaves a spellbinding story of despair, hope and resilience. It is a simple tale, simply told. But the build-up – ably backed up by the qanun of Osama Abdulrasol and a plethora of talented guests – has the listener begging for more. Melika claims the record « was conceived like a novel » though, at 48 minutes, a gripping short story is perhaps a more suitable description. Be that as it may, « Macar » is yet another example of the Turkish musical renaissance that is centred on but is not exclusive to Istanbul, in the early part of this century.

August 2004